

En 2002, le Front National arrive au deuxième tour des présidentielles. Pendant que la télévision crache ses rengaines sécuritaires, je décide d'aller à la rencontre de ces personnes régroupées malgré elles dans le camp d'hébergement de la Croix Rouge de Sangatte, pour les photographier.
Mais qui sont donc ces gens que l'on nous présente comme une menace?
Un journaliste parle à la télé-cadré devant le camp, il parle, mais ne donne jamais la parole. Il reste un jour, que dis-je, deux heure, fais son speech, pose trois questions banales et s'en va. Bouche-bée dans mon canapé. Tu vas te faire égorger me dit ton. Tout l'inverse en réalité.
Sur place, il y a un petit village, un camp qui servait autrefois à abriter le matériel de constrution du tunnel sous la Manche, deux bars, et la plage. Partout de petits sentiers longent les routes, et le soir, des centaines d'hommes et de femmes partent à pied vers Calais, chargés de couvertures pour couvrir les barbelés et de quelques rares effets personnels. Ils tenteront cette nuit un énième passage vers l'Angleterre.
Certain passeront cette nuit, certains ne reviendront pas, découpés par un train, cachés dans une remorque de camion, asphyxiés, découverts, embarqués par la PAF, frappés, puis ramenés au camp par le TAXI-POLICE.
Pendant six mois je partage le quotidien de ces hommes, autour du camp, puisque son accès m'est interdit. Seuls quelques journalistes accrédités peuvent travailler sur place, plusieurs fois les CRS nous intimident et nous dissuadent de rester. "La loi ici c'est nous!" disent t ils.
Et c'est vrai, entre Calais, Sangatte et la gare de Calais Frethun, c'est une zone de non droit qui s'impose à tous. Des patrouilles de CRS, policiers, de la PAF, de militaires quadrillent sans cesse les environs. Les migrants sont intimidés, il leur est interdit d'amener de la nourriture au camp, pour eviter les traffics.
Quelques discussions s'engagent tout au long de la journée avec des Afghans Pachtounes qui racontent les faits d'armes du Colonel Massoud, des Azaras, des Iraniens, des Soudanais, des Algériens, des Roumains (la Roumanie n'étant pas encore entrée dans L'union Européenne), des marocains, etc...
Tous rêvent de rallier l'Angleterre où la détention d'une carte d'identité n'est pas nécessaire pour trouver un emploi.
Je fais la rencontre des Kurdes dans un square de Calais, quelques instants plus tard l'un d'eux sors un couteau et me somme de partir en m'insultant. Plus tard, sur la plage de Sangatte, je me retrouve entouré d'une dizaine de Kurdes qui accroupis débitent des graines de tournesol. Une petite montagne de cosses s'amoncelle à leurs pieds. Un citron découpé et avalé tel quel, partagé, quelques cigarettes, un sourire, crimes d'honneur.
"La tradition chez nous, c'est d'enlever la fille désirée, et ensuite d'envoyer son père demander sa main. Lorsque cela se finit bien..." et lorsque le jeune n'est pas obligé de fuir en Europe pour un comportement inopportun envers la jeune fille.
Un vieux Kurde d'une soixantaine d'années est là toute la journée prostré. Mais que fait il là? Où est sa famille? Sa femme? Ses enfants, s'il en a? Il vient de Kirkouk, et m'apprend quelques mots de Kurde sorani.
Les routes se croisent mais ne se rencontre jamais.
Tous ces gueules, passées sur les côtes d'Opale, effacés, remplacés par d'autres visages. PORTRAITS . Certains meurent d'autres passent, pour d'autre le voyage se finira ici, puisqu'ils auront fini de perdre là ce qui leur restait: leur équilibre mental.
L'un d'eux, en Afghanistan, a vu sa famille se faire assassiner devant ses yeux, pendant la nuit il s'est enfui, arraché a son sol, il arrive jusqu'ici, en traverasnt le détroit du Bosphore sur un pneumatique. Aujourd'hui son regard se pose sur les falaises anglaises.
Insh'Allah pour lui la vie continuera, de l'autre côté.
Edouard Beau



